Le temps en primeur

("Time Prime")

par Geoffrey A. Landis


Traduction : Marc Vallée


Le trans-temporiseur était composé d’une spire de palladium de la grandeur approximative d’une pièce de cinq sous, entourée d’un amas coloré de fils enchevêtrés comme des spaghettis et d’un amalgame de maquettes électroniques et de gadgets. « Pas très impressionnant, n’est-ce pas? » commenta Gwendolyn Jones alors que, finissant d’ajuster le collimateur, elle faisait un pas en arrière pour contempler son travail. Gwendolyn était un peu plus qu’une simple jolie assistante de laboratoire : elle détenait un doctorat de Princeton en physique expérimentale des hautes énergies et avait une silhouette renversante. Littéralement. Si vous aviez le malheur de faire un commentaire malavisé à propos de sa silhouette, vous couriez le risque qu’elle vous propulse à travers les airs. Ai-je mentionné sa ceinture noire en Tae Kwon Do? Elle terminait présentement sa deuxième année comme postdoc avec Zalewski.

« Ça m’a l’air assez bien, » rétorqua Zalewski. C’était un homme petit et grassouillet, aux cheveux et à la barbe frisottés, que ses étudiants et collègues surnommaient le « docteur Z ». Comme la plupart des physiciens théoriciens, le travail de laboratoire ne lui plaisait guère. Cependant, il dérogeait à la règle en collaborant avec les expérimentateurs et en entretenant un intérêt considérable pour les expériences, allant même jusqu’à empoigner un fer à souder quand il croyait que le projet avait besoin d’un coup de main. (Gwendolyn négligeait délibérément de lui dire que, dès qu’il était parti, elle faisait toujours refaire ses soudures par les assistants de premier cycle.) Le trans-temporiseur était basé sur une combinaison entre ses dernières théories sur l’univers et les théories de Gwen sur la façon de faire fonctionner les choses.

« Quand vous l’actionnerez, croyez-vous vraiment que nous pourrons envoyer des choses dans le passé? » demanda Gwen. Elle fit de son mieux pour avoir l’air sceptique.

Le Dr. Z renifla. « Bien sûr que non. N’avez-vous pas lu le document que je vous ai donné? » Sa voix se mit en mode exposé. « Le transfert trans-temporel requiert une spire expéditrice et une spire réceptrice. Évidemment, il nous serait difficile d’envoyer quelque chose à un temps précédant l’invention d’un récepteur. Quand nous mettrons sous tension, nous recevrons du temps positif l’objet que nous allons envoyer dans le passé l’an prochain, quand nous aurons l’argent pour construire le trans-temporiseur expéditeur. »

« Si nous avons l’argent, bien sûr, » dit Gwen.

« Ne soit pas ridicule, petite, » sermonna le Dr. Z. (Pour la deux cent quinzième fois, Gwen résista à la tentation de l’envoyer tête première par-dessus le banc de laboratoire. Il était, après tout, un des seuls physiciens théoriciens qui condescendait à travailler avec de simples expérimentateurs.) « Dès que nous aurons la preuve que le trans-temporiseur fonctionne, la NSF ne pourra pas refuser une autre fois notre demande de subvention. Même le comité de révision de la NSF ne serait pas aussi borné. N’est-ce pas? »

« Peut-être que non. »

« Bien sûr que non. Cependant, si, pour quelque raison que ce soit, ils devaient le faire, alors indubitablement nos alter ego du futur penseront à nous envoyer des conseils concernant quoi faire ensuite. Je suis certain que nous allons trouver quelque chose. »

« Capisse, Doc. » Elle pris un instantané de Zalewski avec le Polaroïd alors qu’il pointait vers l’horloge, puis en pris un autre du dispositif. En fait, elle avait lu le document — sinon, elle aurait difficilement pu construire la machine — mais elle voulait un enregistrement de la voix du docteur pour les archives. C’était, après tout, une expérience importante, et on se devait de bien la documenter.

« Je voulais vraiment inventer un distordeur spatial, » poursuivit le Dr. Z., d’un ton mélancolique. « Depuis ma tendre enfance, alors que je lisait Doc Smith et ce vieux « Cataclysme » Hamilton. Sapristi, ce serait impressionnant. Mais ils disaient qu’un moteur hyperespace était impossible, puisque s’il en avait existé un, cela aurait signifié qu’il était possible de voyager dans le temps; j’ai passé tellement longtemps à tenter de prouver le contraire que j’ai inventé un trans-temporiseur à la place. » Il ricana. « On va leur en mettre plein la vue, hein? »

« Absolument. Alors, êtes-vous prêt? » Gwen vérifia que la caméra fonctionnait correctement, puis ajusta les lunettes protectrices sur ses yeux. « Go. »

D’un coup de poignet, Zalewski appuya sur l’interrupteur. Gwendolyn étendit nonchalamment la main sous le banc de laboratoire et enclencha le disjoncteur. Des rayons laser d’un vert lime et d’un orange citrouille éclatants jaillirent de points opposés et se concentrèrent au milieu de la spire. Selon le plan, un rouleau compact de papier émergerait du centre de l’anneau.

Avec un son étrange un peu comme le rot d’un hamster, un tracteur jouet de la taille d’une boîte à allumettes tomba à travers la spire. Sur son côté était estampé Fabriqué à Taiwan, RPC.

"Que diable…" Le Dr. Z se pencha pour le prendre, mais le jouet se redressa et roula pour libérer la place, alors que le cercle ce mettait à cracher des jouets de construction Tinkertoys. « Ce n’est pas censé être une usine de jouets— »

Le tracteur jouet déploya de minuscules bras manipulateurs. À mesure que le cercle crachait des jouets de construction, le tracteur les assemblait, formant ainsi une charpente chancelante de la grandeur d’une assiette. Au bout d’une minute la charpente s’actionna, cette fois avec un son ressemblant à l’éternuement d’un chimpanzé, et un robot ayant la taille et la forme d’un tatou mécanique roula au travers de l’assemblage. Une caméra de télévision montée sur des supports en accordéon s’éleva et regarda autour d’elle. S’orientant rapidement, le robot découvrit de minuscules pinces mécaniques et commença à assembler une structure de la taille d’un cadre de porte à partir de pièces que la nouvelle porte temporelle commença immédiatement à éternuer aussi vite que le robot-tatou pouvait les assembler. Quand ce nouveau dispositif s’actionna, émettant un rot musical grave (un si bémol, décida Gwendolyn), un homme noir chauve pénétra dans le laboratoire. Il transportait un petit gadget électronique comportant un amas de fils électriques et une lentille.

Gwendolyn souleva ses lunettes protectrices et s’avança pour offrir sa main. « Bienvenue en 1995. Vous devez être— »

« Ménagez ça pour Worthmore, » interrompit abruptement l’homme. Il déploya un trépied sous son gadget et orienta la lentille vers la grande porte temporelle. « Test, un, deux. »

« Hé! » Le Dr. Z agrippa un extincteur, la chose ressemblant le plus à une arme qu’il pouvait voir, le mis sous son bras et le pointa comme une mitraillette. « Vous faites intrusion dans une expérience délicate. Que diable croyez-vous faire ici? »

Pendant ce temps, deux autres hommes traversèrent la porte. L’un d’eux se mis à installer des projecteurs alors que l’autre commença à maquiller le Dr. Z et Gwendolyn.

« Vous pourriez au moins nous dire d’où, je veux dire, de quand vous provenez, » dit Gwendolyn, se tortillant impatiemment alors que le maquilleur relevait la couleur de ses joues.

« Ne bouge pas, chère, sinon le rouge à lèvres ne sera pas centré. »

« Mmmph, » protesta Gwendolyn. « Mais— »

« On tourne, » dit le cameraman.

Un homme distingué aux cheveux impeccablement coiffés et portant un complet brun foncé traversa la porte. Il mira directement dans la caméra avec un regard ferme, mais chaleureux. « Ce micro fonctionne? Bien. Bonsoir. Je suis Roger Worthmore, et voici l’histoire en train de se s’écrire. Je suis présentement en 1995, dans le laboratoire du Dr. Gwendolyn Jones et du Dr. Nicholas Zalewski, co-lauréats du prestigieux prix Nobel de physique— » (Gwen regarda le Dr. Z en haussant les sourcils. Il inclina la tête, puis haussa les épaules avec modestie.) « —en 1997, la dernière année où on le décerna. Ici, en 1995, ils viennent de terminer la première porte temporelle du monde. Dr. Jones, peut-être pourriez-vous dire aux auditeurs— »

Quand l’entrevue fut terminée et que le brouhaha se fut calmé, Gwendolyn et le Dr. Z purent respirer un peu. Worthmore salua la caméra de la main et reparti à travers la porte, émettant un autre rot. Personne n’avait offert d’explications, mais Gwendolyn se dit que, de toute façon, ils allaient probablement voir le tout en détails interminables et ennuyeux aux nouvelles du soir. Elle était encore aux prises avec les implications de ce qu’elle avait appris du technicien d’éclairage quand elle lui avait demandé pourquoi aucun prix Nobel n’avait été décerné après 1997. Après l’invention du trans-temporiseur, avait-il dit, la réponse à toute question scientifique était déjà connue dans le futur. « Quelqu’un qui veut connaître quelque chose n’a qu’à vérifier dans l’Encyclopédie de la science, alors plus personne ne fait de recherche scientifique, excepté peut-être comme hobby, vous savez. Sapristi, c’est la moindre des choses qui soient différentes de l’ancien temps. Je parie que la moitié de ce qui a changé vous coupera les jambes. Dites, puis-je avoir votre autographe? »

« Il y a encore une chose qui me chicote, Doc, » dit Gwendolyn après avoir donné son autographe et refusé une rendez-vous en 2001 (« vraiment, une année très populaire pour les premières sorties, » avait-il promis). « Si le trans-temporiseur peut transporter des choses vers l’avant et vers l’arrière dans le temps, pourquoi ne pourrait-il pas aussi transporter des choses à travers l’espace? »

« Bien, il pourrait, je crois, » répondit le Dr. Z. « Le temps et l’espace forment un continuum quadri-dimensionnel, après tout. Mais on devrait d’abord avoir une spire réceptrice de l’autre côté, bien sûr, ce qui présenterait quelques— »

Un rot musical grave se fit entendre derrière eux. Comme ils se retournaient, la porte s’actionna. La créature qui apparut ressemblait un peu à un navet, un peu à une araignée, et beaucoup à aucun des précédents. Elle — il? — se mit à parler, en émettant des clics et des sifflements. Une fraction de seconde plus tard, une boîte sur sa — poitrine? — se mit à traduire.

« Bonsoir, chers auditeurs. Ici Zngig<clic>gnarg, et avec moi en cette occasion historique, la première rencontre de nos deux peuples, se trouve… »

La porte émit un autre rot. Cette créature ressemblait plus à un lombric imprimé cachemire, ou peut-être à un aspirateur remanié par Picasso. « Bonjour, chers auditeurs— » La suivante ressemblait légèrement à une balle de golf en cuir sur un bâton de pogo; celle d’après ressemblait quelque peu à un perroquet portant des protège-oreilles roses.

Gwen et le Dr. Z se regardèrent. « Je vois que la partie plaisante ne fait que commencer, » commenta Gwendolyn. « Alors, venez, joignez-vous à la fête. »

Le Dr. Z déposa l’extincteur et s’avança pour être interviewé par le premier reporter.




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