Le trans-temporiseur était composé dune spire de palladium de la grandeur approximative dune pièce de cinq sous, entourée dun amas coloré de fils enchevêtrés comme des spaghettis et dun amalgame de maquettes électroniques et de gadgets. « Pas très impressionnant, nest-ce pas? » commenta Gwendolyn Jones alors que, finissant dajuster le collimateur, elle faisait un pas en arrière pour contempler son travail. Gwendolyn était un peu plus quune simple jolie assistante de laboratoire : elle détenait un doctorat de Princeton en physique expérimentale des hautes énergies et avait une silhouette renversante. Littéralement. Si vous aviez le malheur de faire un commentaire malavisé à propos de sa silhouette, vous couriez le risque quelle vous propulse à travers les airs. Ai-je mentionné sa ceinture noire en Tae Kwon Do? Elle terminait présentement sa deuxième année comme postdoc avec Zalewski.
« Ça ma lair assez bien, » rétorqua Zalewski. Cétait un homme petit et grassouillet, aux cheveux et à la barbe frisottés, que ses étudiants et collègues surnommaient le « docteur Z ». Comme la plupart des physiciens théoriciens, le travail de laboratoire ne lui plaisait guère. Cependant, il dérogeait à la règle en collaborant avec les expérimentateurs et en entretenant un intérêt considérable pour les expériences, allant même jusquà empoigner un fer à souder quand il croyait que le projet avait besoin dun coup de main. (Gwendolyn négligeait délibérément de lui dire que, dès quil était parti, elle faisait toujours refaire ses soudures par les assistants de premier cycle.) Le trans-temporiseur était basé sur une combinaison entre ses dernières théories sur lunivers et les théories de Gwen sur la façon de faire fonctionner les choses.
« Quand vous lactionnerez, croyez-vous vraiment que nous pourrons envoyer des choses dans le passé? » demanda Gwen. Elle fit de son mieux pour avoir lair sceptique.
Le Dr. Z renifla. « Bien sûr que non. Navez-vous pas lu le document que je vous ai donné? » Sa voix se mit en mode exposé. « Le transfert trans-temporel requiert une spire expéditrice et une spire réceptrice. Évidemment, il nous serait difficile denvoyer quelque chose à un temps précédant linvention dun récepteur. Quand nous mettrons sous tension, nous recevrons du temps positif lobjet que nous allons envoyer dans le passé lan prochain, quand nous aurons largent pour construire le trans-temporiseur expéditeur. »
« Si nous avons largent, bien sûr, » dit Gwen.
« Ne soit pas ridicule, petite, » sermonna le Dr. Z. (Pour la deux cent quinzième fois, Gwen résista à la tentation de lenvoyer tête première par-dessus le banc de laboratoire. Il était, après tout, un des seuls physiciens théoriciens qui condescendait à travailler avec de simples expérimentateurs.) « Dès que nous aurons la preuve que le trans-temporiseur fonctionne, la NSF ne pourra pas refuser une autre fois notre demande de subvention. Même le comité de révision de la NSF ne serait pas aussi borné. Nest-ce pas? »
« Peut-être que non. »
« Bien sûr que non. Cependant, si, pour quelque raison que ce soit, ils devaient le faire, alors indubitablement nos alter ego du futur penseront à nous envoyer des conseils concernant quoi faire ensuite. Je suis certain que nous allons trouver quelque chose. »
« Capisse, Doc. » Elle pris un instantané de Zalewski avec le Polaroïd alors quil pointait vers lhorloge, puis en pris un autre du dispositif. En fait, elle avait lu le document sinon, elle aurait difficilement pu construire la machine mais elle voulait un enregistrement de la voix du docteur pour les archives. Cétait, après tout, une expérience importante, et on se devait de bien la documenter.
« Je voulais vraiment inventer un distordeur spatial, » poursuivit le Dr. Z., dun ton mélancolique. « Depuis ma tendre enfance, alors que je lisait Doc Smith et ce vieux « Cataclysme » Hamilton. Sapristi, ce serait impressionnant. Mais ils disaient quun moteur hyperespace était impossible, puisque sil en avait existé un, cela aurait signifié quil était possible de voyager dans le temps; jai passé tellement longtemps à tenter de prouver le contraire que jai inventé un trans-temporiseur à la place. » Il ricana. « On va leur en mettre plein la vue, hein? »
« Absolument. Alors, êtes-vous prêt? » Gwen vérifia que la caméra fonctionnait correctement, puis ajusta les lunettes protectrices sur ses yeux. « Go. »
Dun coup de poignet, Zalewski appuya sur linterrupteur. Gwendolyn étendit nonchalamment la main sous le banc de laboratoire et enclencha le disjoncteur. Des rayons laser dun vert lime et dun orange citrouille éclatants jaillirent de points opposés et se concentrèrent au milieu de la spire. Selon le plan, un rouleau compact de papier émergerait du centre de lanneau.
Avec un son étrange un peu comme le rot dun hamster, un tracteur jouet de la taille dune boîte à allumettes tomba à travers la spire. Sur son côté était estampé Fabriqué à Taiwan, RPC.
"Que diable " Le Dr. Z se pencha pour le prendre, mais le jouet se redressa et roula pour libérer la place, alors que le cercle ce mettait à cracher des jouets de construction Tinkertoys. « Ce nest pas censé être une usine de jouets »
Le tracteur jouet déploya de minuscules bras manipulateurs. À mesure que le cercle crachait des jouets de construction, le tracteur les assemblait, formant ainsi une charpente chancelante de la grandeur dune assiette. Au bout dune minute la charpente sactionna, cette fois avec un son ressemblant à léternuement dun chimpanzé, et un robot ayant la taille et la forme dun tatou mécanique roula au travers de lassemblage. Une caméra de télévision montée sur des supports en accordéon séleva et regarda autour delle. Sorientant rapidement, le robot découvrit de minuscules pinces mécaniques et commença à assembler une structure de la taille dun cadre de porte à partir de pièces que la nouvelle porte temporelle commença immédiatement à éternuer aussi vite que le robot-tatou pouvait les assembler. Quand ce nouveau dispositif sactionna, émettant un rot musical grave (un si bémol, décida Gwendolyn), un homme noir chauve pénétra dans le laboratoire. Il transportait un petit gadget électronique comportant un amas de fils électriques et une lentille.
Gwendolyn souleva ses lunettes protectrices et savança pour offrir sa main. « Bienvenue en 1995. Vous devez être »
« Ménagez ça pour Worthmore, » interrompit abruptement lhomme. Il déploya un trépied sous son gadget et orienta la lentille vers la grande porte temporelle. « Test, un, deux. »
« Hé! » Le Dr. Z agrippa un extincteur, la chose ressemblant le plus à une arme quil pouvait voir, le mis sous son bras et le pointa comme une mitraillette. « Vous faites intrusion dans une expérience délicate. Que diable croyez-vous faire ici? »
Pendant ce temps, deux autres hommes traversèrent la porte. Lun deux se mis à installer des projecteurs alors que lautre commença à maquiller le Dr. Z et Gwendolyn.
« Vous pourriez au moins nous dire doù, je veux dire, de quand vous provenez, » dit Gwendolyn, se tortillant impatiemment alors que le maquilleur relevait la couleur de ses joues.
« Ne bouge pas, chère, sinon le rouge à lèvres ne sera pas centré. »
« Mmmph, » protesta Gwendolyn. « Mais »
« On tourne, » dit le cameraman.
Un homme distingué aux cheveux impeccablement coiffés et portant un complet brun foncé traversa la porte. Il mira directement dans la caméra avec un regard ferme, mais chaleureux. « Ce micro fonctionne? Bien. Bonsoir. Je suis Roger Worthmore, et voici lhistoire en train de se sécrire. Je suis présentement en 1995, dans le laboratoire du Dr. Gwendolyn Jones et du Dr. Nicholas Zalewski, co-lauréats du prestigieux prix Nobel de physique » (Gwen regarda le Dr. Z en haussant les sourcils. Il inclina la tête, puis haussa les épaules avec modestie.) « en 1997, la dernière année où on le décerna. Ici, en 1995, ils viennent de terminer la première porte temporelle du monde. Dr. Jones, peut-être pourriez-vous dire aux auditeurs »
Quand lentrevue fut terminée et que le brouhaha se fut calmé, Gwendolyn et le Dr. Z purent respirer un peu. Worthmore salua la caméra de la main et reparti à travers la porte, émettant un autre rot. Personne navait offert dexplications, mais Gwendolyn se dit que, de toute façon, ils allaient probablement voir le tout en détails interminables et ennuyeux aux nouvelles du soir. Elle était encore aux prises avec les implications de ce quelle avait appris du technicien déclairage quand elle lui avait demandé pourquoi aucun prix Nobel navait été décerné après 1997. Après linvention du trans-temporiseur, avait-il dit, la réponse à toute question scientifique était déjà connue dans le futur. « Quelquun qui veut connaître quelque chose na quà vérifier dans lEncyclopédie de la science, alors plus personne ne fait de recherche scientifique, excepté peut-être comme hobby, vous savez. Sapristi, cest la moindre des choses qui soient différentes de lancien temps. Je parie que la moitié de ce qui a changé vous coupera les jambes. Dites, puis-je avoir votre autographe? »
« Il y a encore une chose qui me chicote, Doc, » dit Gwendolyn après avoir donné son autographe et refusé une rendez-vous en 2001 (« vraiment, une année très populaire pour les premières sorties, » avait-il promis). « Si le trans-temporiseur peut transporter des choses vers lavant et vers larrière dans le temps, pourquoi ne pourrait-il pas aussi transporter des choses à travers lespace? »
« Bien, il pourrait, je crois, » répondit le Dr. Z. « Le temps et lespace forment un continuum quadri-dimensionnel, après tout. Mais on devrait dabord avoir une spire réceptrice de lautre côté, bien sûr, ce qui présenterait quelques »
Un rot musical grave se fit entendre derrière eux. Comme ils se retournaient, la porte sactionna. La créature qui apparut ressemblait un peu à un navet, un peu à une araignée, et beaucoup à aucun des précédents. Elle il? se mit à parler, en émettant des clics et des sifflements. Une fraction de seconde plus tard, une boîte sur sa poitrine? se mit à traduire.
« Bonsoir, chers auditeurs. Ici Zngig<clic>gnarg, et avec moi en cette occasion historique, la première rencontre de nos deux peuples, se trouve »
La porte émit un autre rot. Cette créature ressemblait plus à un lombric imprimé cachemire, ou peut-être à un aspirateur remanié par Picasso. « Bonjour, chers auditeurs » La suivante ressemblait légèrement à une balle de golf en cuir sur un bâton de pogo; celle daprès ressemblait quelque peu à un perroquet portant des protège-oreilles roses.
Gwen et le Dr. Z se regardèrent. « Je vois que la partie plaisante ne fait que commencer, » commenta Gwendolyn. « Alors, venez, joignez-vous à la fête. »
Le Dr. Z déposa lextincteur et savança pour être interviewé par le premier reporter.